Image-empty-state_edited.jpg

La tombe d’Antigone

María Zambrano

Traducción al francés de Lorena Bénichou

Número revista:

7

Antigone


Ici, regardez-moi, ô dieux, je suis ici, mon frère. Tu ne t’y attendais pas ? Dois-je tomber encore plus bas ? Oui, je dois continuer à descendre pour te retrouver. Ici, on est toujours sur la terre. Et ce rayon de lumière qui se faufile comme un serpent, cette lumière qui me cherche, sera ma plus grande torture. Ne pas pouvoir ne serait-ce que me libérer de toi ici, ô lumière, lumière du Soleil, du Soleil de la Terre.


Est-ce qu’il n’existe pas un Soleil des morts ? Tu dois me poursuivre jusqu’ici, Soleil de la Terre, je dois savoir grâce à toi s’il fait nuit, s’il fait jour ; si le Soleil va percer, asservissant l’Aurore, s’il se noie enfin dans la Mer, je dois continuer à le savoir… toujours. Je n’y avais pas pensé.


Et en te voyant, lumière du Soleil, je continuerai à me voir et je saurai que moi, Antigone, je suis toujours là, en étant là, et en étant toujours seule, oui, seule dans le silence, dans l’obscurité, blessée et encore poursuivie par ce Soleil des vivants qui ne m’abandonne toujours pas. Seule et poursuivie par toi, lumière des vivants, celle de mes propres yeux qui ne verront que toi et moi-même.


Et toi, que me dis-tu, lumière du Soleil des vivants ? Oui, maintenant je le sais, toutes les aubes j’allais à ta rencontre, lumière pure du matin, tu devenais rose, rouge parfois, tu étais l’Aurore. J’attendais de toi la parole, et tu ne me donnais que le Soleil, jour après jour, le Soleil. Je ne suis jamais parvenue à t’entendre ; de ce silence si blanc de ton être jamais je n’ai vu naître la parole. Tu t’allumais, non pas pour me la donner, tu t’allumais seulement pour le Soleil… tu ne t’allumais que pour le Soleil, tu ne me donnais que le Soleil.


Et maintenant, tu viens me dire quelque chose, lumière du Soleil ? Si enfin je t’entendais, si tu me donnais cette parole, une seule, qui touche directement le fond de mon cœur, là où, maintenant je le sais, aucune parole, ni celle de mon juge, ni celle de ma sœur, ni celle de l’amour, n’est jamais parvenue ; où aucune parole n’est entrée, ni pleur ni gémissement, où même les plaintes de mon frère aspirant à une sépulture ne parvinrent pas, ni aucune voix d’aucune créature vivante : ni le mugissement du taureau, ni le chant de l’alouette, ni le puissant murmure de la mer n’y parvinrent, ni rien de la vie. Ta parole, lumière, sans que je puisse la comprendre, donne-la-moi, lumière qui ne m’abandonne pas. La parole née en toi, et non ce Soleil.


Mais maintenant que j’ouvre les yeux que j’ai fermés pour t’invoquer, Aurore, tu n’es plus là ; ni toi non plus, serpent du Soleil couchant. Lumière changeante, m’entends-tu, m’as-tu entendue et as-tu fui ? Es-tu ainsi ? C’est ainsi que tu es ?


Maintenant oui, dans l’obscurité totale et déjà sans ombre, au moins. Mais je me trouve en haut, sur la terre et non en elle ; je pensais que j’allais entrer dans le monde des morts, ma patrie. Mais non, je suis dehors, à l’extérieur. Pas dans le cœur de la nuit, percevant le battement du cœur de l’éternelle terre mère. Là-bas, je boirais de l’eau, de l’obscure racine de l’eau. Mais non, la gorge sèche, le cœur vide comme une cruche de soif, je suis là dans l’obscurité.

Parce que maintenant je connais ma condamnation : « Antigone, enterrée vive, tu ne mourras pas, tu demeureras ainsi, ni dans la vie ni dans la mort, ni dans la vie ni dans la mort... ».





La nuit


Tant de bruit dans le silence, ô nuit, tant de vie dans ma mort, encore tant de sang dans mes veines, tant de chaleur dans ces pierres.


Et comme toujours, mon coeur court à la rencontre de l’ombre, comme dans la vie. Alors, pendant la journée, je désirais la nuit, j’aspirais à elle. Seul le matin était pour moi le présent, un large et beau présent, comme le coeur d’un fleuve ; en lui seul le battement du temps était en harmonie avec celui de mes tempes, ces tempes qui me prévenaient par leur battement de l’infortune qui arrivait au galop.


Le malheur a frappé mes tempes de son marteau jusqu’à les polir comme l’intérieur d’un escargot, jusqu’à ce qu’elles soient comme deux oreilles qui entendent les pas faibles de la malchance, sa présence ; ces pas faibles avec lesquels la malchance, bien avant de se déchaîner, entre dans notre chambre et viole l’enceinte du sommeil sans même nous regarder. Elle se présente et elle est là, fixe, elle reste à exhaler la terreur, une terreur qui devient comme une tunique, celle-là, celle qu’ils m’ont fait porter quand j’étais petite, et qui a grandi avec moi jusqu’à devenir une seconde peau.


Ni l’eau lustrale, ni le courant du fleuve, ne furent suffisamment puissants pour m’arracher cette peau de terreur. Je n’ai jamais été nue ; ma peau a été effeuillée par ce parasite. Un jour, je me suis soudain vue et j’ai sursauté. Etait-ce bien moi, cette larve sans corps, sans plus d’épaisseur que le nécessaire pour être visible ? Impalpable comme les silhouettes des rêves, comme un souvenir. Et cela, c’était mon corps, qui se dérobait toujours au réveil.


Non, ma chère tombe, je ne vais pas te frapper. Je ne vais pas exploser ma tête contre toi. Je ne me jetterai pas sur toi comme si c’était toi la coupable. Tu es un berceau ; un nid. Ma maison. Et je sais que tu t’ouvriras. Et en attendant, peut-être me laisseras-tu entendre ta musique, parce qu’il y a toujours une mélodie dans les pierres blanches.


J’ai voulu l’écouter toujours, la voix de la pierre, la voix et l’écho, ces deux frères qui sont la voix et l’écho ; frère et soeur, oui. Mais les voix humaines ne me laissent pas l’entendre. Parce qu’ils n’écoutent pas, les hommes. Eux, ce qu’ils aiment le moins faire, c’est cela : écouter. Mais moi, en mourant, je veux t’entendre, toi, ma tombe, je veux vous entendre, vous, pierres de ma tombe blanche comme la bouche de l’aube.


Et toi non plus, je ne te frapperai pas, porte de mon destin, et je ne te demanderai pas non plus de t’ouvrir. Tu es là, obéis : obéis comme moi. Comme moi, sois infranchissable.


Et à toi non plus, mort, je ne te dirai pas de venir. La mort qui est entrée en moi en entendant ma condamnation n’est pas ici à présent. Et à dire vrai, je ne dis rien à la mort. Moi, j’ai beaucoup parlé de la mort, des morts, et où sont-ils à présent ? Je suis seule ici avec toute ma vie. Mais je ne t’appellerai pas, mort, je ne t’appellerai pas. Je resterai seule avec toute ma vie, comme si je devais naître, comme si je naissais dans cette tombe.


Ou peut-être ne suis-je pas née en elle, et tout m’est-il arrivé dans la tombe qui me retenait prisonnière ? Toujours dans ma famille : père, mère, soeur, frère et frère, toujours, toujours ainsi.


Où est mon amour ? A présent il fait nuit - Mon amour, mon amour, où ? Où, mon amour, où ?


Je suis née pour toi, amour ; je suis dévorée par la piété de pierre.


La piété sans dieux - Où les dieux, où ? Où l’amour s’en est-il allé, et les dieux, où ? -. Et à présent il fait nuit, nuit. A présent il fait nuit.


J’irai naître ici, à présent. On m’a rendue à la prison dont je n’étais jamais sortie, prisonnière depuis la naissance.


Comment aurais-pu naître, naître comme tout le monde, fille de mes parents ? Pouvaient-ils engendrer des enfants ailleurs que dans une tombe ?


Comment aurais-pu être une mariée ; voilà : une mariée, la mariée ?


Dans la mort et sans la terre. Elles ne m’ont jamais été données ensemble, c’est bien connu. J’ai pu enterrer ma mère, ça oui, et cela m’a donné beaucoup de confiance. Mon père, toujours vivant, a été dévoré par la terre ; cette grotte s’est ouverte. Gémit-il, encore vivant, comme moi, ou peut-être était-il un pauvre dieu humilié par la condition humaine ? Vers qui tourner les yeux ? Vers vous, ô dieux, qui m’avez laissée seule avec ma piété ?


Et à présent je ne sens plus aucune piété, je ne sens rien, comme si je n’avais même pas commencé à me retourner dans le ventre de ma mère.


Ombre de ma vie, ma chère ombre. Moi, une jeune femme, rien de plus. Et l’ai-je été ? Ai-je un jour été seulement cela, une jeune femme ? Pourquoi vois-je cette ombre ? Est-ce la mienne ? Y a-t-il de nouveau de la lumière ici ? Non, cela ne date pas de maintenant, je ne peux pas être cette jeune femme à qui appartient l’ombre ; légère, grande, parfumée. Je ne l’ai jamais été. Et maintenant, il y a une autre ombre. C’est toi, mon cher frère, toi qui, plus chanceux que moi, as finalement été accueilli par la terre, c’est toi qui viens me chercher ? M’apportes-tu l’eau, les arômes, me donneras-tu la main pour m’emmener de l’autre côté ?


C’est toi, mon frère. Mais lequel, lequel des deux, quel frère ?





Antígona 


Vedme aquí, dioses, aquí estoy, hermano. ¿No me esperabas? ¿He de caer aún más bajo? Sí, he de seguir descendiendo para encontrarte. Aquí es todavía sobre la tierra. Y ese rayo de luz que se desliza como una sierpe, esa luz que me busca, será mi tortura mayor. No poder ni aun aquí librarme de ti, oh luz, luz del Sol, del Sol de la Tierra.


¿No hay un Sol de los muertos? Has de perseguirme hasta aquí, Sol de la Tierra, he de saber por ti si es noche, si es día; si el sol va a romper, avasallando a la Aurora, si se está hundiendo por fin en el Mar, he de seguir sabiéndolo… siempre. Eso yo no lo había pensado.


Y mientras te vea, luz del Sol, me seguiré viendo y sabré que yo, Antígona, estoy aquí todavía, al estar aquí, y al estar todavía sola, sí, sola en el silencio, en la tiniebla, herida y perseguida aún por ese Sol de los vivos que todavía no me deja. Sola y perseguida por ti luz de los vivos, la de mis propios ojos que solo a ti y a mí misma estarán viendo.

Y ¿qué me dices tú, luz del Sol de los vivos? Sí, ahora lo sé, todos los amaneceres iba a tu encuentro, luz pura de la mañana, te ponías rosa, roja a veces, eres la Aurora. Yo esperaba de ti la palabra, y solo me dabas el Sol, día tras día, el Sol. Nunca llegué a oírte; de aquel silencio tan blanco de tu ser nunca vi nacer la palabra. Te encendías, no para darla, te encendías solo por el Sol… solo por el Sol te encendías, solo el Sol me dabas.


Y ahora ¿vienes a decirme algo, luz del Sol? Si al fin te oyese, si me dieras esa palabra, una sola, que viniera derecha al fondo de mi corazón, allí donde, ahora lo sé, ninguna palabra, ni la de mi juez, ni la de mi hermana, ni la del amor, nunca ha llegado; donde no entró la palabra alguna, ni llanto ni gemido, donde ni siquiera llegaron las ayes del hermano penando por sepultura, ni voz alguna de criatura viviente; ni el mugido del toro, ni el canto de la alondra, ni el poderoso arrullo del mar llegó nunca, ni nada de la vida. Tu palabra, luz, sin que yo la entienda, dámela, luz que no me dejas. La palabra nacida en ti, y no ese Sol.

Pero ahora que abro los ojos, Aurora, que cerré para invocarte, ya no estás; ni tampoco tú, la sierpe del Sol poniente. Luz cambiante, ¿me oyes, me has oído y huiste? ¿Eres tú así? ¿Así eres tú?


Ahora sí, en la tiniebla completa y ya sin sombra, al menos. Pero arriba, sobre la tierra y no dentro de ella estoy; yo creía que iba a entrar en el pueblo de los muertos, mi patria. Pero no, estoy fuera, afuera. No en el corazón de la noche sintiendo el latir del corazón de la eterna madre tierra. Allí bebería el agua, de la raíz oscura del agua. Pero no, seca la garganta, el corazón hueco como un cántaro de sed, estoy aquí en la tiniebla.

Porque ahora conozco mi condena: “Antígona, enterrada viva, no morirás, seguirás así, ni en la vida ni en la muerte, ni en la vida ni en la muerte...”.





La noche 


Cuánto rumor en el silencio, noche, cuánta vida en mi muerte, cuánta sangre en mis venas aún, cuánto calor en estas piedras.


Y mi corazón, como siempre, corre al encuentro de la sombra, como en la vida. Entonces, durante el día, anhelaba la noche, respiraba hacia ella. Solo la mañana era para mí el presente, un ancho, hermoso presente, como el centro de un río; solo en ella el latir del tiempo se acordaba con el de mis sienes, estas sienes que me avisaban con su latido del galopar del infortunio que llegaba.

La desgracia golpeó con su martillo mis sienes hasta pulirlas como el interior de una caracola, hasta que fueron como dos oídos que sentían los pasos blandos con que la desdicha mucho antes de desatarse entra en nuestra cámara y viola el recinto del sueño sin miramos siquiera. Se presenta y está ahí fija, se queda exhalando terror, un terror que llega a ser como una túnica, esta, esta que me pusieron ya de niña, y que ha ido creciendo conmigo hasta ser como mi propia.


Ni el agua lustral, ni la corriente del río, fueron bastante potentes para arrancarme esta piel de terror. Nunca estuve desnuda; mi piel fue deshojada por este parásito. Un día me vi de repente y me dio sobresalto. ¿Era yo esa larva sin cuerpo, sin más espesor que el necesario para ser visible? Impalpable como las figuras de los sueños, como un recuerdo. Y era ese mi cuerpo, sustraído desde siempre al despertar.


No, tumba mía, no voy a golpearte. No voy a estrellar contra ti mi cabeza. No me arrojaré sobre ti como si fueras tú la culpable. Una cuna eres; un nido. Mi casa. Y sé que te abrirás. Y mientras tanto, quizá me dejes oír tu música, porque en las piedras blancas hay siempre una canción.


Quise oírla siempre, la voz de la piedra, la voz y el eco, esos dos hermanos que son la voz y el eco; hermana y hermano, sí. Mas las humanas voces no me dejan oírlas. Porque no escuchan, los hombres. A ellos, lo que menos les gusta hacer es eso: escuchar. Pero yo, mientras muero, quiero oírte a ti, mi tumba, quiero oíros a vosotras, piedras de esta tumba mía blanca como la boca del alba.


Y tampoco a ti, puerta de mi destino, te golpearé, ni te pediré que te abras. Estás ahí, obedece: obedece como yo. Como yo, sé infranqueable.


Ni a ti, muerte, te diré de venir. La muerte que entró en mí al escuchar mi condena no está aquí ahora. Y a la muerte de verdad nada le digo. Mucho hablé de la muerte yo, mucho de los muertos, ¿dónde están ahora? Estoy aquí sola con toda la vida. Pero no te llamaré, muerte, no te llamaré. Seguiré sola con toda la vida, como si hubiera de nacer, como si estuviese naciendo en esta tumba.

¿O acaso no nací dentro de ella, y todo me ha sucedido dentro de la tumba que me tenía prisionera? Dentro siempre de la familia: padre, madre, hermana, hermano y hermano, siempre, siempre así.


¿Dónde está mi amor? Ahora es de noche - Mi amor, mi amor, ¿adónde? ¿Adónde, mi amor, adónde?


Nací para ti, amor; me devora la piedad de piedra.


La piedad sin dioses - ¿Dónde los dioses, dónde? ¿Adónde se fue el amor, y los dioses, adónde? -. Y ahora es de noche, la noche. Ahora es la noche.


Iré a nacer aquí, ahora. Me han devuelto a la prisión de donde no había salido nunca, prisionera yo de nacimiento.


¿Cómo iba yo a nacer, a nacer como todo el mundo, hija de mis padres? ¿Podían ellos engendrar hijos más que en una tumba?


¿Cómo iba yo a ser novia; eso: una novia, la novia?

En la muerte y sin tierra. Nunca se me dieron juntas, como es sabido. Pude enterrar a mi madre, eso sí, y me dio mucha confianza. A mi padre, vivo aún, lo devoró la tierra; se abrió aquella cueva. ¿Gime todavía vivo como yo, o era acaso un pobre dios burlado por la condición humana?  ¿A quién volver los ojos?, ¿a vosotros, dioses, que me dejasteis sola con la piedad?


Y ahora no siento ya piedad alguna, no siento nada, como si no hubiese ni tan siquiera comenzado a revolverme en el vientre de mi madre.


Sombra de mi vida, sombra mía. Una muchacha yo, nada más que eso. Y ¿lo fui? ¿He sido alguna vez solamente eso, una muchacha? ¿Por qué veo esa sombra? ¿Es la mía? ¿Hay luz de nuevo aquí? No, no es de ahora, no puedo ser esa muchacha de quien es la sombra; ligera, alta, fragante. No lo fui nunca. Y ahora hay otra sombra. ¿Eres tú, hermano mío, que más dichoso que yo, recibido por la tierra al fin, vienes a buscarme? ¿Me traes el agua, los aromas, me darás tu mano para llevarme del otro lado?


Eres tú, mi hermano. ¿Mas cuál, cuál de los dos, cuál hermano?