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Pequeñas prosas

Francis Ponge

Traducción por Gabriel Rosero León

Número revista:

3

DE L’EAU


Plus bas que moi, toujours plus bas que moi se trouve l’eau. C’est toujours les yeux baissés que je la  regarde. Comme le sol, comme une partie du sol, comme une modification du sol.

Elle est blanche et brillante, informe et fraîche, passive et obstinée dans son seul vice : la pesanteur;  disposant de moyens exceptionnels pour satisfaire ce vice : contournant, transperçant, érodant, filtrant.

A l’intérieur d’elle-même ce vice aussi joue : elle s’effondre sans cesse, renonce à chaque instant à toute  forme, ne tend qu’à s’humilier, se couche à plat ventre sur le sol, quasi cadavre, comme les moines de  certains ordres. Toujours plus bas : telle semble être sa devise : le contraire d’excelsior.


*


On pourrait presque dire que l’eau est folle, à cause de cet hystérique besoin de n’obéir qu’à sa pesanteur,  qui la possède comme une idée fixe.

Certes, tout au monde connaît ce besoin, qui toujours et en tous lieux doit être satisfait. Cette armoire, par  exemple, se montre fort têtue dans son désir d’adhérer au sol, et si elle se trouve un jour en équilibre  instable, elle préférera s’abîmer plutôt que d’y contrevenir. Mais enfin, dans une certaine mesure, elle  joue avec la pesanteur, elle la défie : elle ne s’effondre pas dans toutes ses parties, sa corniche, ses  moulures ne s’y conforment pas. Il existe en elle une résistance au profit de sa personnalité et de sa forme.

LIQUIDE est par définition ce qui préfère obéir à la pesanteur, plutôt que maintenir sa forme, ce qui  refuse toute forme pour obéir à sa pesanteur. Et qui perd toute tenue à cause de cette idée fixe, de ce  scrupule maladif. De ce vice, qui le rend rapide, précipité ou stagnant; amorphe ou féroce, amorphe et féroce, féroce térébrant, par exemple; rusé, filtrant, contournant; si bien que l’on peut faire de lui ce que  l’on veut, et conduire l’eau dans des tuyaux pour la faire ensuite jaillir verticalement afin de jouir enfin de  sa fagon de s’abîmer en pluie : une véritable esclave

… Cependant le soleil et la lune sont jaloux de cette influence exclusive, et ils essayent de s’exercer sur  elle lorsqu’elle se trouve offrir la prise de grandes étendues, surtout si elle y est en état de moindre  résistance, dispersée en flaques minces. Le soleil alors prélève un plus grand tribut. Il la force à un  cyclisme perpétuel, il la traite comme un écureuil dans sa roue.


*


L’eau m’échappe… me file entre les doigts. Et encore! Ce n’est même pas si net (qu’un lézard ou une  grenouille) : il m’en reste aux mains des traces, des taches, relativement longues à sécher ou qu’il faut’  essuyer.

Elle m’échappe et cependant me marque, sans que j’y puisse grand-chose.

Idéologiquement c’est la même chose : elle m’échappe, échappe à toute définition, mais laisse dans mon  esprit et sur ce papier des traces, des taches informes.


*


Inquiétude de l’eau : sensible-au moindre changement de la déclivité. Sautant les escaliers les deux pieds  à la fois. Joueuse, puérile d’obéissance, revenant tout de suite lorsqu’on la rappelle en changeant la pente  de ce côté-ci.


DEL AGUA


Por debajo de mí, siempre por debajo de mí está el agua. Con los ojos bajos es como yo la miro. Como el  suelo, como una parte del suelo, como una modificación del suelo.

Es blanca y brillante, informe y fresca, pasiva y obstinada en su único vicio: la gravedad, y dispone de  medios excepcionales para satisfacer este vicio: circunda, traspasa, socava, se filtra.

En su interior este vicio también juega: se hunde sin cesar, renuncia todo el tiempo a forma alguna, no  hace más que humillarse, se acuesta boca abajo sobre el suelo, casi cadáver, como los monjes de ciertas  órdenes. Siempre por debajo: parece ser su divisa: el contrario de excelsior.


*


Casi podría decirse que el agua está loca, por esa necesidad histérica de obedecer sólo a su gravedad, que  la posee como una idea fija.

Desde luego, todos conocen esta necesidad, que siempre y en todo lugar debe satisfacerse. Este armario,  por ejemplo, se muestra muy testarudo en su deseo de adherirse al suelo y, si un día se encuentra en  equilibrio inestable, preferirá hundirse antes que oponérsele. Pero, en cierta medida, juega con la  gravedad, la desafía: no se desfondan todas sus partes, su cornisa, sus molduras no consienten con eso.  Hay en él una resistencia a favor de su personalidad y de su forma.

LÍQUIDO es, por definición, lo que prefiere obedecer a la gravedad más que mantener su forma, lo que  rechaza toda forma para obedecer a su gravedad. Y que pierde toda cohesión a causa de esta idea fija, de  este escrúpulo enfermizo. De este vicio, que lo hace rápido, precipitado o estancado; amorfo o feroz,  amorfo y feroz, feroz terebrante, por ejemplo; astuto, filtrante, circundante; tanto que se puede hacer de él  lo que se quiera, y conducir el agua por los tubos para hacerla luego surgir verticalmente para disfrutar, al  fin, de su forma de caer en lluvia: una verdadera esclava.

… Sin embargo, el sol y la luna sienten celos de esta influencia exclusiva e intentan perturbarla cuando  ella se encuentra expuesta en grandes extensiones, sobre todo si no ofrece resistencia, dispersa en charcos  finos. El sol entonces sustrae un gran tributo. La obliga a un ciclismo perpetuo, la trata como a un roedor  en su rueda.


*


El agua se me escapa… se me escurre entre los dedos. Pero eso no es todo. No viene a ser tan limpia (como  una lagartija o una rana): en mis manos quedan huellas, manchas, relativamente duras de secar o que es  necesario enjuagar.

Me escapa y sin embargo me marca, sin que yo pueda hacer gran cosa.

Ideológicamente es lo mismo: ella me escapa, escapa a toda definición, pero deja en mi mente y en el papel  unas huellas, unas manchas informes.


*


Inquietud del agua: sensible al menor cambio del declive. Salta las escaleras con ambos pies. Juguetona, de  obediencia pueril, regresa de inmediato cuando se la llama al cambiar la pendiente hacia este lado.





LA MORT À VIVRE


« Nous subissons la chose la plus insupportable qui soit. On cherche à nous couvrir de poux, de larves, de  chenilles. On a peuplé l'air de microbes (Pasteur). Il y a maintenant dans l'eau pure à boire et à manger.

L'imprimé se multiplie. Et il y a des gens qui trouvent que tout cela ne grouille pas assez, qui font des vers,  de la poésie, de la surréalité, qui en rajoutent.

Les rêves (il paraît que les rêves méritent d'entrer en danse, qu'il vaut mieux ne pas les oublier). Les  réincarnations, les paradis, les enfers, enfin quoi : après la vie, la mort encore à vivre! »

1926


LA MUERTE POR VIVIR


“Soportamos la cosa más insoportable. Nos intentan cubrir de piojos, de larvas, de orugas. Han poblado el  aire de microbios (Pasteur). Hasta en el agua pura se los puede comer y beber.

El catálogo se acrecienta. Incluso hay quienes creen que no hay suficiente pulular, hacen versos, poesía,  surrealidad, añaden más al asunto.

Los sueños (parece que los sueños merecen entrar en acción, mejor no olvidarlos). Las reencarnaciones,  los paraísos, los infiernos; quiero decir: después de la vida, ¡aún la muerte por vivir!”

1926





RHÉTORIQUE


Je suppose qu'il s'agit de sauver quelques jeunes hommes du suicide et quelques autres de l'entrée aux  flics ou aux pompiers. Je pense à ceux qui se suicident par dégoût, parce qu'ils, trouvent que « les autres »  ont trop de part en eux-mêmes.

On peut leur dire : donnez tout au moins la parole à la minorité de vous-mêmes. Soyez poètes. Ils  répondront : mais c'est là surtout, c'est là encore que je sens les autres en moi-même, lorsque je cherche à  m'exprimer je n'y parviens pas. Les paroles sont toutes faites et s'expriment : elles ne m'expriment point.  Là encore j'étouffe.

C'est alors qu'enseigner l'art de résister aux paroles devient utile, l'art de ne dire que ce que l'on veut dire,  l'art de les violenter et de les soumettre. Somme toute fonder une rhétorique, ou plutôt apprendre à chacun  l'art de fonder sa propre rhétorique, est une œuvre de salut public.

Cela sauve les seules, les rares personnes qu'il importe de sauver : celles qui ont la conscience et le souci  et le dégoût des autres en eux-mêmes.

Celles qui peuvent faire avancer l'esprit, et à proprement parler changer la face des choses. 1929-1930


RETÓRICA


Supongo que de lo que se trata es de salvar a algunos jóvenes del suicidio y a otros de hacerse policías o  bomberos. Pienso en los que se suicidan por repulsión, porque encuentran que “los otros” ocupan  demasiado lugar en ellos mismos.

Se les podría decir: por lo menos den la palabra a esa minoría de ustedes mismos. Sean poetas. Ellos  responderían: pero si es justo allí, precisamente allí que siento a los otros, cuando intento expresarme y no  lo consigo. Las palabras me vienen hechas, se expresan y no me dicen nada. Ahí es donde me ahogo.

Es entonces que enseñar el arte de resistir a las palabras resulta útil, el arte de decir solo lo que se quiere  decir, el arte de violentarlas y someterlas. En resumen, fundar una retórica, o más bien enseñar a cada uno  el arte de fundar su propia retórica, es obra de salud pública.

Aquello salva a las únicas, a las pocas personas que importa salvar: a las que tienen la consciencia y la  preocupación y la repulsión de tener a los otros en sí mismos.

Aquellas que pueden impulsar el espíritu, y de verdad cambiar la forma de las cosas. 1929-1930

Fuente: Ponge, F. (1967). Le parti pris des choses, suivi de Proêmes. Gallimard.